[…] plusieurs d’entre vous  m’ont demandé de  raconter  comment au lendemain de la guerre, j’avais pu récupérer le kayak avec lequel nous nous étions évadés, Georges Schlumberger et moi en 1943, et qui, saisi par la marine espagnole après notre arrestation, se trouve aujourd’hui à Mont-Louis.

[…]

[Cette histoire] m’oblige à prendre un certain recul car elle commence d’étrange manière puisque l’homme qui a enclenché l’affaire avait été un adversaire de notre camp pendant la guerre.

Au cours d’un séjour en Espagne en 1948, j’avais rencontré l’écrivain Dionisio Ridruejo. On commençait à le connaître alors comme un opposant déclaré du franquisme, mais je savais qu’il était parti en 1942 combattre dans les rangs de la Division Azul au côté des allemands sur le front russe.

Dionisio  cet été là passait des vacances à Llavaneras près de Barcelone dans une vaste maison de campagne déserte et délabrée. Dès le premier contact, un élan de sympathie nous avait rapprochés. Nous voulions comprendre comment nous en étions venus à faire des choix contraires pendant cette période de 1936 à 1945 où l’impitoyable débat d’idées qui déchirait l’Europe s’était achevé dans les ruines et la mort de dizaines de millions d’hommes, de femmes et d’enfants. Nous avions lutté pour des idéaux qui pour nous s’appelaient liberté et dignité de l’homme, et pour eux triomphe d’une idéologie.

Dans le silence de la paix retrouvée, nous éprouvions le besoin d’en parler.

  • Pourquoi es-tu parti avec la Division Azul ?
  • J’ai été volontaire. Le seul volontaire sans doute de cette troupe dont l’indiscipline et le manque de combativité firent plus de tort que de bien aux allemands. Mais volontaire, oui…
  • Mais pourquoi ?
  • Parce que j’étais un illettré.
  • Illettré toi, le poète, le professeur d’université !
  • Oui, illettré parce qu’enfermé depuis six ans dans un régime qui confisquait mon jugement ; anesthésié par l’idéologie de la « croisade » contre le marxisme ; soumis à la pression d’une propagande à sens unique. Illettré parce que je ne savais plus lire, aveugle à ce qui dérangeait mes certitudes, sourd aux arguments contraires. Il y aura toujours des illettrés et les pires sont ceux dont l’orgueil d’un diplôme ou d’un titre chasse le bon sens, ceux qui restent enfouis dans le confort trompeur des mondes clos : partis, corporations, familles, sectes, d’où leur nez ne pointe qu’en fermant les yeux. Innombrables sont ces illettrés qui par paresse intellectuelle, pression sociale, conformisme ou simple lâcheté, aliènent leur conscience à un homme ou une idéologie.
  • Quand as-tu découvert tout cela ?
  • Sur le front russe, je me suis trouvé entre les horreurs du nazisme et la monstruosité du bolchevisme : le grand écart dans l’abomination. Cette égalité m’a ramené à la lucidité. Alors maintenant je me bats et me battrai avec mes moyens contre ce régime de Franco, même si notre dictature a un visage plus humain que les autres. Je veux pour mon pays les libertés que vous venez de gagner chez vous.
  • Tu iras en prison.
  • Eh bien, j’irai en prison. C’est peut-être là seulement que je retrouverai la paix de l’âme. Et puis, la prison est une plateforme privilégiée pour un écrivain engagé, il en sort lavé de tout soupçon et son discours porte mieux. Tu as été en prison toi aussi…
  • Oui, mais je m’en serais passé. C’était le risque accepté de nos choix.
  • Nous valons ce que valent nos décisions, dit pensivement Dionisio. Pourquoi es-tu parti ?
  • J’étais étudiant à Paris en 1940, trop jeune pour avoir été mobilisé, mais meurtri et humilié par l’écrasement de la France. J’ai eu la chance pendant cette période des années 40 à 42 de vivre dans un environnement systématiquement hostile aux allemands et à tout ce qui venait de Vichy. Tu dirais que j’étais illettré à cet égard. Ce n’est que peu à peu que la nécessité d’entrer en résistance s’est imposée à nous. Pour moi, le véritable détonateur a explosé le jour où j’ai vu un camarade d’école, il s’appelait Jacques Bing, arriver avec l’étoile jaune des juifs cousue sur sa veste. Le voile s’est déchiré, tout a basculé, ce fut la dernière goutte d’eau : les nazis marquaient des hommes comme du bétail à cause, à la seule cause de leur naissance. Et pour les tuer.
    Depuis cet instant, je ne supporte plus la moindre pensée de racisme et de xénophobie. Je maudis à jamais toutes les formes de nazisme et de fascisme : cela commence par des discours édifiants et lénifiants sur l’ordre et la vertu pour finir dans l’horreur. J’ l’ai vu. Et beaucoup l’ont vu mais ont fermé les yeux. Jacques Bing, lui, a été réduit en cendres à Dachau avec son père, sa mère, et ses deux petites sœurs. L’étoile jaune a été pour beaucoup d’entre nous le point de départ. Certains voulaient lutter en France même ; d’autres préféraient tenter de passer en Angleterre, mais tous entraient en rébellion comme on entre en religion et nous avions un grand besoin de mettre de l’ordre dans nos idées.
  • J’ai connu ces angoisses, c’est un chemin douloureux. Où as-tu trouvé tes points d’ancrage ?
  • Avec des professeurs courageux comme André Siegfried, des amis, des frères comme Claude Maurias toujours ardent, lucide, passionné, anxieux. Chacun cherchait ses références. Moi, j’ai trouvé mes raison de vivre dans la morale d’amour du Christ et dans la Déclaration des Droits de l’Homme.
  • Et, tu as pensé : « plutôt perdre la vie que mes raisons de vivre »…
  • Je n’aurais pas su l’exprimer. Il y avait cela et autre chose, nous n’étions pas si purs. La rage au cœur contre l’occupant, l’attrait de l’aventure, la griserie sportive  ont pesé dans la décision de nous évader. Mais aussi, cette décision prise, nous nous sommes sentis différents, libérés, purifiés.
  • Purifiés de quoi ? Vous n’aviez rien fait de mal.
  • Purifiés de l’outrage subi par la France dès l’instant qu’en esprit, nous étions dans l’autre camp, purifiés de la honte de nos armées prisonnières presque sans combattre, purifiés de la collaboration, de la poignée de main de Pétain à Hitler, du statut des juifs décrété par Vichy, de la milice, de la torture, du mépris de l’homme. Il fallait partir et combattre tout cela. C’est Georges Schlumberger qui eut l’idée géniale du Kayak. Et, ça a marché. Tu m’as dit que tu pouvais m’aider à le récupérer, ce kayak ?
  • Oui, j’ai un ami à la base navale de Carthagène à qui j’ai parlé de toi et de ton ami Schlumberger. Je vais te donner un mot pour lui et il arrangera ton affaire.

Ainsi allaient mes débats avec Dionisio. Et la nuit seule entendait nos paroles.

Quelques jours plus tard, je me présentais à la base navale de Carthagène qui est pour la marine espagnole ce que Toulon est pour nous. Ma lettre d’introduction m’ouvrit les portes de ces arsenaux où l’on n’entre pas comme dans un moulin.Le Commandant à qui j’étais confié fut charmant, un vrai « caballero » tant il est vrai qu’on trouve chez tout espagnol un fond inné de noblesse. Cet officier et ses camarades connaissaient notre aventure et nous jugeaient avec sympathie.

Il fallut passer par dessus les règlements, courir de bureau en bureau, obtenir des signatures, des autorisations, des passe-droits afin que tout soit réglé le jour même car l’amiral en avait donné l’ordre. Quand tout fut terminé, que le kayak démonté, plié dans ses sacs, fut casé dans ma voiture, que l’on m’eut remis contre reçu dument signé deux sacs de couchage, trois bobines de fils, un pavillon tricolore et une paire de lunettes sous-marines, un aide de camp vint m’inviter à rencontrer l’amiral.

Je suis reçu dans un immense bureau ouvert sur la rade par un petit homme affable et volubile que je remercie aussitôt de son aide et de son obligeance. Il ne me laisse pas parler :

  • J’aime ce que vous ayez fait votre devoir et j’espère qu’à votre place j’aurais fait la même chose. Ce soir, je vous rends simplement ce qui vous appartient.

Et comme je lui fais remarquer que pour mes amis Schlumberger, ce kayak qu’il me remet n’est plus un objet mais une relique :

  • Vous êtes très lié avec la famille de votre camarade ?
  • Voyez-vous Amiral, au début de la guerre, nous ne nous connaissions pas. Eux sont parisiens venus d’Alsace. Nous, provinciaux de Gascogne. Ils sont protestants et nous catholiques. Or, dans chacune de nos familles il y avait trois garçons sensiblement du même âge. Il s’est trouvé que ces six garçons se sont engagés volontairement et par idéal dans cette guerre. Dans la situation où était plongé notre pays cela n’était pas une simple formalité mais une révolte. Trois de ces garçons sont morts : deux au combat, le troisième [Xavier Schlumberger, ndr] à dix sept ans dans un camp de concentration ; deux autres ont été blessés. Et, croyez-moi, les filles n’ont pas démérité. Tout cela crée des liens particuliers après qu’on ait partagé peines et fierté. On se reconnait de la même race d’esprit.

L’Amiral me pose une main amicale sur l’épaule en signe de compréhension presque fraternelle :

  • Bien, bien hombre, vamos a tomar una copa…

Et comme nous buvions un verre de Tio Pepe, il me demande soudain :

  • Et que sont devenues ces trois jeunes filles de Barcelone qui vous ont aidé à sortir de prison ?
  • J’ai épouse la plus jeune.
  • J’en étais sûr. Muy romantico !

Aujourd’hui, Dionisio est  mort. Il a été longtemps et souvent en prison mais il a gagné son combat : l’Espagne est devenue une démocratie exemplaire.

Et le kayak est revenu au bord de la Tet à Mont-Louis dans la salle d’honneur du 11ème Choc, à sa vraie place.

Un jour, je frapperai à la porte du fort pour demander la permission de le montrer à mes petits-enfants.

 

Michel Brousse

 

Ce texte figurait dans une chemise d’Odile de Rouville, porteuse de sources pour ce blog. Georges est le frère d’Odile et le kayak de son évasion avec Michel, récupéré ainsi que le raconte ce dernier, fut entreposé dans la maison familiale des Schlumberger à Marnes-la-Coquette, avant d’arriver au Centre National d’Entraînement Commando de Mont-Louis, donné par les enfants Schlumberger. Georges a été tué le 4 octobre 1944 à Servance, lors de la bataille des Vosges.

Leur évasion de France dans un kayak démontable, « Colorado III », s’est déroulée du 8 au 15 mai 1943, de embouchure de la Têt à Canet-en-Roussillon, jusqu’à la plage de Mataró, au nord de Barcelone.

Michel Brousse a relaté leur histoire commune dans un livre, « Au bataillon de choc avec Georges Schlumberger », publié chez Gallimard en 1949.

Publicités

I – Le plus beau jour de ma vie

Le plus beau jour de ma vie, c’est la nuit de pleine lune où j’ai vu entrer dans notre maison, conduit par Guy et porté par deux maquisards, un américain en uniforme, le « stary flag » (bannière étoilée) bien visible sur son épaule. La jambe cassée à l’atterrissage sur un rocher du Sidobre, il ne pouvait pas faire un pas tout seul. Grâce à lui pourtant nous retrouvions notre honneur de militaires, de soldats combattants avec les alliés pour la libération de la France. Non, nous n’étions plus des assistés auxquels on parachute du chocolat ou des rations alimentaires.

Robert Esquenazi sur la terrasse de la maison Rouville à Vabre

II – Contexte familial et local

Les trajets entre Vabre et Bousquet sont devenus aléatoires, et je suis enceinte. Je suis donc montée là-bas avec les enfants et leur nounou, Monika Jablinska, une réfugiée polonaise. A Bousquet réside la grand-mère de Guy qui a plus de 80 ans et perd parfois un peu la tête. Mais les enfants – Marie, 4 ans, Franck, 3 ans, et Cécile, 1 an – ont besoin du lait des vaches de notre métairie.

A Vabre, il n’y a pas de laiterie et les commerçants se sont organisés pour que les enfants de leurs clients aient chacun le lait d’une vache de la campagne avoisinante.

A sa grand-mère, Bonne-maman Amélie, Guy a déjà confié son adjoint, Pierre Hœpfner alias Honcourt. Celui-ci a reçu, dans une embuscade, une balle de mitraillette dans la cuisse.

Pour tenir la maison de Bousquet, nous avons trois personnes de toute confiance : d’abord Lucie Bosc, qui sait tenir tête à Bonne-maman sans en avoir l’air. Elle tient sous son égide, Marie Do, une jeune fille du pays. Enfin il y a Jérémie Mialhe, le jardinier qui, depuis sa petite chambre au grenier, tâchera d’aider notre parachuté américain qu’on a monté dans la chambre voisine. On a caché sa présence à Bonne-maman qui la découvrira par hasard, et ce sera encore toute une aventure.

III – Contexte politique

Il faut rappeler le contexte politique, probablement unique : Le 8 août, les alliés sont à 800 km du Tarn, et le débarquement sur la côte sud, à Toulon, n’aura lieu que le 15.

Notre blessé américain en uniforme a autour du cou un foulard en fine toile où est imprimée une carte du sud de la France avec le nom Vabre écrit en pleines lettres. Sans que l’on explique pourquoi, notre petit bourg maquisard a pris soudain une importance stratégique aux yeux des États-Unis. Que le Tarn soit libéré plusieurs jours avant Paris… les services secrets ont gardé leurs secrets.

IV – Vabre, PC « de baroud » du DMR

Mais Vabre, c’est le PC « de baroud » du DMR (Délégué Militaire Régional) de notre région de Toulouse, qui n’est autre que mon cousin, Bernard Schlumberger. Nous avions reçu ce dernier chez nous avant le débarquement de juin. Il connait les infrastructures civiles et militaires solides de Vabre et fait confiance à Guy et à sa famille qui, en plus parle anglais.

Bernard Schlumberger, Officier dans l’Ordre de l’Empire britannique

Il est vrai que le plurilinguisme familial et local a été pour nous d’une importance considérable. Il permettait des complicités inattendues dont nous avons su faire une arme. Guy parle anglais, bien sûr. Bonne-maman parle l’occitan et sait même s’en servir pour traduire en langue locale les sermons des pasteurs. Mes beaux-parents parlent mal l’anglais, mais tous deux très bien l’allemand. Quant à mon beau-père, il sait user du patois pour se faire comprendre des travailleurs espagnols dont il a besoin comme président de la Chambre d’agriculture. Moi, je connais assez d’allemand et très bien l’anglais, et Guy se sert de moi pour l’aider lorsque c’est nécessaire.

Et c’est vrai que Vabre a pu sembler aux alliés un point d’appui indispensable pour se faire comprendre des travailleurs espagnols nombreux dans le Tarn depuis la guerre d’Espagne.

V – Nos brassards

Mais où sont donc les brassards que ma belle-mère et moi avons fabriqués avec tant de soin et de peine ? Ils sont restés cachés à Vabre. Les deux premiers à paraître au grand jour seront sur les bras de Guy et d’Henri Combes, son adjoint, quand ils se présenteront à la Kommandantur (au Grand Hôtel de Castres), en uniforme d’officier, un pistolet à la ceinture.

Au même moment, je recevais à Bousquet un mot griffonné par ma belle-mère, disant :

« Les allemands se rendent, Guy part pour Castres. Il est fou de joie. Pavoisez ! Il y a un drapeau dans le placard du vestibule. »

Odile de Rouville, Vabre, octobre 2016