Vabre


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Odile de Rouville pendant la 2nde guerre mondiale en train coudre un blason du Club Athlétique Vabrais (Archives de l’Amicale des Maquis de Vabre)

Les fêtes de la Libération sont terminées. On essaie d’organiser la vie civile autour de soi.

Un matin, Guy me dit : « Je pars… ».

Je tombe dans un trou sans fond. Ne plus être la femme du Préfet du Maquis, c’est un soulagement. Devenir une « femme de l’arrière, comme celles de 14-18 » ? Je trébuche dans un sombre passé, celles des femmes de ma famille.

Dans le Tarn cette fois-ci, nous avons combattu en famille. Tous ensemble dans notre petit coin du sud-ouest français.

Mais je suis alsacienne, mon nom, Schlumberger, le clame. Guy le sait : pour moi, il n’y aura pas de libération de la France sans libération de l’Alsace ! Il part pour libérer Guebwiller, petite sous-préfecture du Haut-Rhin. C’est la patrie de mon père Maurice qui y a vécu son enfance, avant d’opter à 15 ans pour la France et donc quitter l’Alsace. Tous nos maquisards alsaciens ont connu ces tragédies familiales.

Je reste seule dans la maison de Vabre.

Seule, si l’on peut dire. Mon beau-père Henry est membre du Comité de Libération du Tarn, responsable du ravitaillement. Il siège à Albi, et ma belle-mère l’a suivi. Ils reviennent en week-end. Sans Guy, je ne me sens pas vraiment « chez nous », dans la maison de mes beaux-parents. C’est ma belle-mère qui organise tout (très bien).

Les enfants (Marie 4 ans, Franck 3 ans, Cécile 1 an) sont un peu surpris de se trouver dans une maison devenue silencieuse, après le brouhaha de la « Préfecture du Maquis ».

Ce qui mine mon courage, ce n’est pas ma grossesse (Élisabeth naitra à Castres le 24 novembre), c’est l’absence totale de nouvelles de ma famille. La poste ne fonctionne pas du tout, en dehors du Tarn. Les ponts de la Loire, et bien d’autres ponts, sont détruits et la poste, service public, a besoin de câbles qui traversent les rivières. Ce silence est un vrai supplice pour les femmes de prisonniers, les mères des STO, les familles de déportés, juifs ou non.

La première lettre que je reçois de Guy, vers le 25 octobre, est arrivée par mon beau-père à la Préfecture. Il me l’apporte tout heureux, je suis à table avec les enfants. Je l’ouvre : « Georges – mon frère – a été tué, le 4 octobre à Servance… ». J’éclate en sanglots. Marie me regarde avec stupeur. Elle ne m’a jamais vu pleurer.

Guy a pu me faire savoir qu’il a été à Servance avec mon père. Ils ont pu transférer le corps de Georges dans un vrai cercueil. Le maire de Servance prend la responsabilité d’un petit carré de cimetière pour les combattants morts pour la libération de la commune. Guy se montre un vrai fils ainé pour mes pauvres parents. Il a recruté Rémy, mon frère, pour le nouveau 12ème Dragons. Rémy, « non violent » convaincu, sera officier « de liaison ». Mais très rapidement il sera blessé à la main par un éclat d’obus.

En même temps que le pasteur Cook qui est parti avec « ses » maquisards paroissiens, les jumeaux Fuchs, Colibri (Marc Schoenenberger).

Mes parents s’accrochent à l’espoir de faire libérer Xavier – un autre frère – par l’intermédiaire de la Croix-Rouge Internationale. Ils apprennent que Xavier est dans un camp « près de Weimar ». Ce camp s’appelle Buchenwald et est près d’une forêt.

J’ai aussi d’autres soucis : ma cousine et amie Christiane de Witt, qui a épousé notre Lieutenant Honcourt (Pierre Hoepfner), est en train de mourir d’une tuberculose des poumons. Christiane a une fois religieuse « qui transporte les montagnes ». J’irai la voir, dans le Lot et Garonne, chez ses parents, en janvier 1945. Elle mourra en mars.

En février-mars, le 12ème Dragons n’est plus « en ligne » pour la libération du territoire français, faute du matériel américain promis. Mais Guy ne se tient pas, il veut « libérer » Guebwiller. Il y parvient… (voir son récit… épique – mais non publié).

Il arrive chez oncle Ernest et tante Christine Schlumberger, qui raconte : « le gendre de Maurice » est accueilli à bras ouverts.

Ma famille alsacienne a eu une épopée « résistante » extraordinaire, et qui n’est pas terminée à cause des déportations.

Quand Guy est à Paris, nous sommes accueillis au 7 rue Las Cases. L’appartement a été prêté par tante Louise Conrad Schlumberger.

Je m’accroche à l’espoir que Xavier est vivant.

C’est le jour où les cloches sonnent la cessation des hostilités en Europe que nous avons appris sa mort, en janvier, par un petit camarade encore plus jeune qui lui. Ce petit camarade est un fils d’une concierge de la rue Las Cases, « boite aux lettres » de la Résistance du quartier. Le garçon décèdera avant d’atteindre l’âge vraiment adulte, malgré les soins.

Beaucoup de jeunes, garçons et filles, même parmi ceux qui n’ont pas été déportés, mourrons en 45-46 de la sous-nutrition.

Mes quatre petits sont restés à Vabre sous la protection efficace de mes beaux-parents.

Guy est vivant quant à moi, je resterai à jamais marquée par le regard du déporté, debout devant l’hôtel Lutetia où les survivants étaient accueillis. Le survivant à qui nous tendions tous un papier avec un nom et une photo en demandant « L’avez-vous connu ? Est-il vivant ? » avait un regard impossible à décrire. Il avait des yeux grand ouverts, tout à fait lucides, mais qui regardaient derrière sa tête. Il regardait les papiers et répondait « Non, je ne l’ai pas connu ». Bien plus que leur corps squelettique – on ne peut pas parler de maigreur – ces regards exprimaient l’indicible. Je n’en ai pas parlé à ma mère. Je lui ai même caché des journaux qui en parlaient.

Un soir, nous avons eu à diner Jean Riboud, le fils ainé de Camille Riboud, grand ami lyonnais de mon père. Jean Riboud arrivait de déportation, son corps flottait dans sa veste rayée, mais il avait été un privilégié (employé dans un bureau comme dessinateur) et son regard était quasi normal. Quasi seulement et bizarrement il ne savait plus tenir une fourchette. Ma mère a été épouvantée. Elle n’avait pas encore perçu l’indicible cauchemar de la déportation.

Odile de Rouville, Vabre, 2016.

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Guy & Odile de Rouville, 2015. Photo © T. Denis

 

Dès le lendemain de la guerre, en 1945, Odile de Rouville rédige un recueil de petits récits sur les Maquis de Vabre, empruntant le nom de résistant de son mari, « Paul Roux », pour le signer, et le « message personnel » annonçant les parachutages aux Maquis de Vabre pour le nommer.

Imprimé à Albi la même année, il est aujourd’hui épuisé dans sa version papier.

Numérisé, assorti de quelques notes complémentaires et d’une carte du secteur de Vabre, il vient d’être publié sur le site de Maquis de Vabre.

Mixage…Ce mixage en caméra cachée était affiché en grand format au fond de notre salle d’exposition Maquis de Vabre, à côté d’un parachute déployé. Je l’ai enlevé il y a quelques mois car il s’avère que les visiteurs d’aujourd’hui, sauf rares spécialistes, regardent les objets, parfois les photos mais ne lisent pratiquement pas les textes. Mon texte bilingue, même si je m’étais bien amusée à le composer (avec des citations réelles, pour l’anglais venant du Major Davies et de notre américain blessé Robert Equenazi) prenait de la place inutilement. Je le mets ici où prendre de la place semble être un problème futile et le linguisme un problème dépassé. Mais, sans doute, comme plus personne n’apprend l’alphabet morse qui était notre bilinguisme dans le scoutisme, plus personne ne remarquera le symbolisme de « trois points un trait » qui était le V de la victoire à la radio de Londres.

Cliquer sur l’image pour voir le texte en taille lisible…

Arrivant de Paris et débarquant à Vabre en Août 1940 avec un « ausweis » à croix gammée et mon bébé né dans le chaos de la défaite, je touchais au port mais le pays de mon mari m’était encore étranger. Je n’y connaissais personne sauf mes beaux-parents. Par contre tout le bourg savait que je n’étais pas une réfugiée comme les autres mais « la jeune femme de Guy de Rouville qui sera patron à l’usine dès qu’il sera démobilisé ».

Vivre à Vabre toute ma vie, c’était mon libre choix de mariage et ne me faisait pas peur. J’arrivais « pour rester » et je suis toujours là. Mais la guerre bouleversait toutes les étapes de l’adaptation. Ma propre famille n’avait pas d’attaches dans le Tarn. J’avais un nom de famille (Schlumberger) de consonance « boche » et, de plus, un accent « parisien ». « Parisien » et « boche », deux qualificatifs peu flatteurs, exhalant, de Simon de Montfort à Hitler, des relents de méfiance que les barbelés de la « ligne de démarcation » nord-sud et la captivité des prisonniers de guerre ne faisaient qu’accentuer.

Nous étions nombreux, en ces tristes temps, à nous retrouver mal à l’aise, déracinés, étrangers à nous-mêmes et souvent sans papiers dans un pays morcelé, bouleversé jusqu’au fond de son âme. Mais qu’est-ce qu’un pays, qu’est-ce qu’une patrie ? Pour moi, c’était la France, en incluant bien sûr l’Alsace et la Lorraine. Pour les vabrais, c’était Vabre. Mon beau-père, lui, disait « la République », ce qui excluait le nouvel état de Vichy et lui permettait de se sentir citoyen d’un petit terroir autonome dans une grande Démocratie mythique.

Par la faute des guerres, j’étais française née en Suisse d’un père alsacien né allemand. Mon identité personnelle s’accommodait bien de l’étonnante autarcie montagnarde de Vabre, bourg libre un peu genevois par son histoire, un peu vosgien par sa topographie, soumis à des vents contraires auxquels l’esprit ne se soumet pas. Pourtant, ma famille coincée en zone occupée me manquait cruellement.

Protestante d’origine et de conviction, j’étais habituée à l’anonymat des villes où l’on n’est visiblement protestant ou catholique que lors des activités d’une paroisse. A Vabre, on était cuirassé dans sa culture religieuse sinon dans sa foi sept jours sur sept et dans toutes les activités, même « laïques ». Avec, comme objectif absolu, le combat pour la liberté de conscience et d’expression, la sienne et celle des autres. C’était contraignant, quasi guerrier, mais naturel comme un torrent indompté. C’est ainsi que je suis devenue citoyenne d’un maquis-refuge, patrie hors frontières des persécutés pour la justice. Un pays où, comme en témoignait notre maquisard Jean-Marie Domenach, futur fondateur de la revue « Esprit », on était « libre et heureux ».

Odile de Rouville – 1997

Histoire de citoyens français libres dans la France de Vichy, racontée par un
couple d’acteurs français et un major britannique. Avec l’aide d’une chouette et d’un
Merle blanc.

Récit dédié à notre maquisard Gabriel Nahas.

Ecrit à la main et en anglais, parsemé d’un nombre incertain de fautes d’orthographe
et de gallicismes, le texte dont je traduis ci-dessus le titre avait eu sa raison d’être il
y a une quinzaine d’années. Il répondait à une demande particulière de notre ami et
ancien maquisard de Vabre le Professeur Nahas, alias Gaby, résidant à New York,
chef de laboratoire à la Mayo Clinic et commandeur de la Légion d’Honneur. Sa
première croix, il l’avait obtenue au final d’un parcours du combattant tous terrains
de la Résistance : études de médecine à Toulouse entremêlées de réseaux
« Françoise » et « Patrick O’Leary », mouvements de jeunesse éclaireurs unionistes
et Fédération des étudiants chrétiens, équipées en Suisse, refuge (!!!) au maquis de
Vabre, médecin de la zone A du Tarn au P.C. du Commandant et, pour terminer,
médecin en première ligne dans la neige des Vosges.

Normalement, il aurait dû être mort et ne pas avoir la possibilité de rendre à la vie,
aux bords du lac de Constance, de malheureux rescapés du Camp de Dachau.
Normalement aussi, il aurait pu donner plus d’éclat personnel au rapport médical
anonyme qu’il a écrit en 1945 sur la chambre à gaz de ce camp, et dont il nous a
donné, à Guy, mon mari, alias Pol Roux, et à moi-même, un exemplaire sur papier
pelure. Mais, en ces temps là, il n’était pas convenable pour les résistants de se faire
de la pub avec l’horreur des camps, ni d’ajouter le nom de Dachau à la liste des
chambres à gaz.

Gaby a toujours eu une bonne plume. Il a écrit un excellent livre, « La filière du
rail » sur son parcours de résistant. Mais il était inquiet, quarante ans après les faits,
de voir les historiens étrangers, et particulièrement l’américain Paxton (qui venait de
recevoir en grande pompe la Légion d’Honneur) s’emparer de nos années noires pour
les juger à la lumière forcément factice des archives de Vichy qui commençaient à
être accessibles aux chercheurs. Il pensait que ses amis américains, membres de
l’association de la Légion d’Honneur à New-York, avaient aussi le droit de savoir
comment nous, les citoyens des bourgs et hameaux de France, avions participés
activement au ras du sol et en famille, à la Libération de notre territoire.

Je trouvais que Gaby en savait assez sur nous pour faire le travail lui-même. Il
trouvait que c’était à moi de m’exécuter parce que je parlais facilement l’anglais et
que Pol Roux lui, était plus doué pour l’action et la parole que pour l’écriture. J’étais
très fâchée de me sentir accablée par un devoir maquisard supplémentaire. Mais
Gaby était tenace, revenait à la charge, et me faisait comprendre que, mère toujours
au foyer, j’avais le temps alors que lui était en plein dans ses recherches médicales
sur le danger des drogues « douces ». En plus, il voulait que je lui procure un texte
prêt à l’emploi, alors que je ne sais pas dactylographier et que personne, dans mon
village, ne peut le faire en anglais. Internet, bien sur n’existait pas encore.

De guerre lasse, j’ai promis de lui rédiger de courts récits à deux voix, mêlant notre
vie quotidienne et maquisarde au passé historique et culturel de nos montagnes.
Des « histoires comme ça », avec un peu d’humour et d’imagination et le minimum
d’héroïsme guerrier, je m’aidais pour cela du rapport « so british » que nous avait
donné notre parachuté le Major Davies.

J’ai mis des mois et même des années à faire le travail car notre ami Gaby est tombé
malade sans recours. Il ne vient plus en France et est incapable de prendre en
charge quelque tâche que ce soit. Nous avons des nouvelles de lui par sa femme
Marilyn, fidèle à nos réunions d’anciens.

Mon texte à la main s’est enfoui dans mes archives personnelles. Peu à peu je l’ai
oublié, ayant eu d’autres occasions de raconter (en français !) notre vie maquisarde
et même de traduire in extenso pour la Revue du Tarn le rapport de Davies.

J’en serai restée là si Julie, l’épouse américaine de mon petit-fils Guillaume ne
m’avait proposé de taper directement l’original en anglais sur ordinateur et si mon
autre petit-fils Tristan ne m’avait fabriqué un blog sur Internet, à mon nom mais lié
au site du Maquis de Vabre, afin d’y inscrire mes historiettes « en primeur ».

Tout cela a été mis en place tambour battant, j’ai eu quelque peine à suivre le
mouvement et à produire « non-stop » l’avant-propos ci-dessus.

Voilà qui est fait. Ouf.

Odile de Rouville

Vabre (Tarn), 6 Mai 2007 – Heure indéterminée

Lire le document : Free french citizens in Vichy occupied France, by Odile de Rouville. En anglais avec avant-propos (de 2007) en français.