juin 2007


Il me tombe dessus – au sens propre du terme – un grand paquet mal ficelé qui occupait une des étagères ou sont entassés les souvenirs de nos divers anniversaires du Maquis depuis 1945. Rien de clandestin donc dans ces dessins et compositions artistiques faites par des collégiens de 14-16 ans qui n’ont, bien sûr, pas connu les événements qui avaient inspiré, cette année là, leur imagination artistique : le débarquement en Normandie. Comme je le remarque de plus en plus, ce n’est pas la réalité plate des comptes-rendus militaires qui évoquent le mieux pour aujourd’hui les événements guerriers d’hier mais un foisonnement d’images et de signes que chacun peut mettre en oeuvre grâce à son propre sens artistique : ici, la croix gammée vaincue par les parachutes arrivés du ciel.

Mais les collégiens d’aujourd’hui – s’en rendent-ils compte ? – ne risquent rien à s’exprimer en signes : sous l’occupation mon frère Xavier qui avait leur âge, découpait en forme de croix de Lorraine son ticket de métro parisien pour le jeter ensuite, bien en vue sur le quai de sortie. Nous faisions ça à chaque fois m’a raconté, bien plus tard, ma soeur Henriette.

En janvier 1945, le métro parisien était libéré de la croix gammée, Henriette allait avoir 13 ans et nous ne savions pas encore que Xavier, déporté de la Résistance, mourrait à 19 ans de son combat pour la Croix de Lorraine.

A la fin du mois, je vais avec Pol Roux à Albi, pour l’attribution des prix du Concours de la Résistance de cette année. Il faut que j’apporte ces dessins retrouvés et voir si d’autres ont été conservés. Tout à coup, cela me paraît important pour la continuité de la mémoire historique. Mais, sur le plan pratique, où garder tout ça ?

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Mixage…Ce mixage en caméra cachée était affiché en grand format au fond de notre salle d’exposition Maquis de Vabre, à côté d’un parachute déployé. Je l’ai enlevé il y a quelques mois car il s’avère que les visiteurs d’aujourd’hui, sauf rares spécialistes, regardent les objets, parfois les photos mais ne lisent pratiquement pas les textes. Mon texte bilingue, même si je m’étais bien amusée à le composer (avec des citations réelles, pour l’anglais venant du Major Davies et de notre américain blessé Robert Equenazi) prenait de la place inutilement. Je le mets ici où prendre de la place semble être un problème futile et le linguisme un problème dépassé. Mais, sans doute, comme plus personne n’apprend l’alphabet morse qui était notre bilinguisme dans le scoutisme, plus personne ne remarquera le symbolisme de « trois points un trait » qui était le V de la victoire à la radio de Londres.

Cliquer sur l’image pour voir le texte en taille lisible…

Eureka !! Enfin je tombe sur un texte (dans le Figaro littéraire du 14 Juin 2007) qui répond à mes interrogations anxieuses sur le duo souvent faussé entre réalité et vérité. Il s’agit d’un dialogue, à Alger en 1943, entre François Mitterand et Charles de Gaulle, le premier reprochant au second d’avoir perdu tout contact avec la réalité de la France : « La France est d’abord un pays bien réel, un village, un paysage, une pierre que l’on touche ». A quoi le Chef de la Résistance répond : « Moi, Monsieur, pour voir la France, il me suffit de fermer les yeux ».

Celui qui cite cette passe d’armes entre deux personnages historiques est un des candidats fictifs à un bachot fictif que le Figaro s’était amusé à faire concourir sur les vrais (réels ?) sujets de philo de cette année. De son « devoir » je retiens cette interrogation : « …et si, de la réalité il fallait bel et bien vouloir s’éloigner, pour approcher d’une meilleure et plus féconde vérité ».

Le thème était « l’art nous éloigne-t-il de la réalité ? » et le candidat, qui se nomme Paul-Marie Couteaux à reçu un 14/20 avec cette note « un superbe hors-sujet… ».

Peut-être est-ce « hors-sujet » dans ce blog où je porte le faux nom d’un chef de maquis qui se trouve être mon mari, que de découvrir mon propre itinéraire : témoin, certes, mais maintenant on dit « acteur », ce qui fait penser que nous nous agitons aujourd’hui dans un théâtre d’ombres !
En réalité : intermittents du spectacle à la retraite. Pourvu qu’il n’y ait jamais de reprise « réelle » de ces terribles scènes où nous avons joué.

On ne peut rien comprendre à nos maquisards si on ne sait pas ce que c’est qu’une résistance spirituelle. Pour autant ce serait déshonnête d’oublier un témoignage laïc et humaniste ou de laisser de côté Marcel le communiste ou Suzy la milicienne. Voilà bien où le bât blesse l’Histoire : pendant les quatre années où la liberté d’expression et la liberté d’écoute étaient quasi nulles, la connaissance était cloisonnée à l’extrême. Un de nos montagnards dit avec bon sens : « On ne peut parler que de ce qu’on a vu : on ne dit pas la même chose, et pourtant c’est vrai ! »

« Qu’est-ce que la vérité ? » demandait au juif Jésus le procurateur Ponce Pilate, citoyen d’une nation qui a inventé le droit romain. Que l’on plaint aujourd’hui nos vieux compagnons exposés à la barre des procès de vengeance à retardement dont se régale, un demi siècle après, l’audimat de nos écrans de télévision. Témoins « à charge » ou « à décharge » priés d’exprimer « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ». Sur les derniers boucs émissaires d’un mal inexprimable, inexpiable et contagieux, le nazisme.

La justice ne s’intéresse pas aux justes, ce n’est pas son problème. Son problème c’est d’enregistrer le soupçon soit pour le punir, soit pour l’effacer. Mais lorsqu’il s’agit des citoyens de l’ombre que nous étions, petits acteurs ignorés des tribunaux de tous bords, la statistique fait de nous le veule troupeau encadré de maîtres-chiens que le « peuple supérieur » des S.S voulait que nous soyons. On fait ainsi le jeu rétrospectif de Hitler.

Notre jeunesse était celle d’un temps secret, brouillé, hachuré, illettré au plein sens du terme, puisqu’on n’a pas d’archives écrite ou si peu. Dans nos montagnes nous avons pu faire corps, c’est vrai, ce qui nous donne de la force aujourd’hui pour parler ensemble et à plusieurs voix du silence complice et de la vérité muette. Mais qui, en France occupée ne s’est pas tu, au moins une fois, pour sauver la vie d’un autre, prenant sur lui le risque mortel de la non-dénonciation ? Et qui, au moins une fois, n’a-t-il pas été sauvé lui-même par le silence d’un autre ? Nous avons tous été des innocents coupables ou des coupables innocents devant l’injuste justice que nous faisait la loi.

Dieu, que c’est difficile à expliquer aujourd’hui à nos enfants. Mais si nous nous taisons tous, la vérité qui affranchit en souffrira. Et notre génération sera morte sans avoir vécu devant l’Histoire.

Le texte biblique cité se trouve dans l’ Evangile de Jean chapitre 18 , versets 28 à 40.

Texte extrait d’un article à plusieurs voix
écrit en 1994 pour le journal protestant « Ensemble ».