mai 2007


Arrivant de Paris et débarquant à Vabre en Août 1940 avec un « ausweis » à croix gammée et mon bébé né dans le chaos de la défaite, je touchais au port mais le pays de mon mari m’était encore étranger. Je n’y connaissais personne sauf mes beaux-parents. Par contre tout le bourg savait que je n’étais pas une réfugiée comme les autres mais « la jeune femme de Guy de Rouville qui sera patron à l’usine dès qu’il sera démobilisé ».

Vivre à Vabre toute ma vie, c’était mon libre choix de mariage et ne me faisait pas peur. J’arrivais « pour rester » et je suis toujours là. Mais la guerre bouleversait toutes les étapes de l’adaptation. Ma propre famille n’avait pas d’attaches dans le Tarn. J’avais un nom de famille (Schlumberger) de consonance « boche » et, de plus, un accent « parisien ». « Parisien » et « boche », deux qualificatifs peu flatteurs, exhalant, de Simon de Montfort à Hitler, des relents de méfiance que les barbelés de la « ligne de démarcation » nord-sud et la captivité des prisonniers de guerre ne faisaient qu’accentuer.

Nous étions nombreux, en ces tristes temps, à nous retrouver mal à l’aise, déracinés, étrangers à nous-mêmes et souvent sans papiers dans un pays morcelé, bouleversé jusqu’au fond de son âme. Mais qu’est-ce qu’un pays, qu’est-ce qu’une patrie ? Pour moi, c’était la France, en incluant bien sûr l’Alsace et la Lorraine. Pour les vabrais, c’était Vabre. Mon beau-père, lui, disait « la République », ce qui excluait le nouvel état de Vichy et lui permettait de se sentir citoyen d’un petit terroir autonome dans une grande Démocratie mythique.

Par la faute des guerres, j’étais française née en Suisse d’un père alsacien né allemand. Mon identité personnelle s’accommodait bien de l’étonnante autarcie montagnarde de Vabre, bourg libre un peu genevois par son histoire, un peu vosgien par sa topographie, soumis à des vents contraires auxquels l’esprit ne se soumet pas. Pourtant, ma famille coincée en zone occupée me manquait cruellement.

Protestante d’origine et de conviction, j’étais habituée à l’anonymat des villes où l’on n’est visiblement protestant ou catholique que lors des activités d’une paroisse. A Vabre, on était cuirassé dans sa culture religieuse sinon dans sa foi sept jours sur sept et dans toutes les activités, même « laïques ». Avec, comme objectif absolu, le combat pour la liberté de conscience et d’expression, la sienne et celle des autres. C’était contraignant, quasi guerrier, mais naturel comme un torrent indompté. C’est ainsi que je suis devenue citoyenne d’un maquis-refuge, patrie hors frontières des persécutés pour la justice. Un pays où, comme en témoignait notre maquisard Jean-Marie Domenach, futur fondateur de la revue « Esprit », on était « libre et heureux ».

Odile de Rouville – 1997

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Femmes dans la guerre

A l’occasion du 60ème anniversaire du Débarquement de Normandie (1944-2004), un ouvrage collectif consacré aux femmes dans la guerre est paru aux Editions du Félin :

Odile de Rouville a été l’une des contributrices de cet ouvrage préfacé par la romancière Lydie Salvayre.

Histoire de citoyens français libres dans la France de Vichy, racontée par un
couple d’acteurs français et un major britannique. Avec l’aide d’une chouette et d’un
Merle blanc.

Récit dédié à notre maquisard Gabriel Nahas.

Ecrit à la main et en anglais, parsemé d’un nombre incertain de fautes d’orthographe
et de gallicismes, le texte dont je traduis ci-dessus le titre avait eu sa raison d’être il
y a une quinzaine d’années. Il répondait à une demande particulière de notre ami et
ancien maquisard de Vabre le Professeur Nahas, alias Gaby, résidant à New York,
chef de laboratoire à la Mayo Clinic et commandeur de la Légion d’Honneur. Sa
première croix, il l’avait obtenue au final d’un parcours du combattant tous terrains
de la Résistance : études de médecine à Toulouse entremêlées de réseaux
« Françoise » et « Patrick O’Leary », mouvements de jeunesse éclaireurs unionistes
et Fédération des étudiants chrétiens, équipées en Suisse, refuge (!!!) au maquis de
Vabre, médecin de la zone A du Tarn au P.C. du Commandant et, pour terminer,
médecin en première ligne dans la neige des Vosges.

Normalement, il aurait dû être mort et ne pas avoir la possibilité de rendre à la vie,
aux bords du lac de Constance, de malheureux rescapés du Camp de Dachau.
Normalement aussi, il aurait pu donner plus d’éclat personnel au rapport médical
anonyme qu’il a écrit en 1945 sur la chambre à gaz de ce camp, et dont il nous a
donné, à Guy, mon mari, alias Pol Roux, et à moi-même, un exemplaire sur papier
pelure. Mais, en ces temps là, il n’était pas convenable pour les résistants de se faire
de la pub avec l’horreur des camps, ni d’ajouter le nom de Dachau à la liste des
chambres à gaz.

Gaby a toujours eu une bonne plume. Il a écrit un excellent livre, « La filière du
rail » sur son parcours de résistant. Mais il était inquiet, quarante ans après les faits,
de voir les historiens étrangers, et particulièrement l’américain Paxton (qui venait de
recevoir en grande pompe la Légion d’Honneur) s’emparer de nos années noires pour
les juger à la lumière forcément factice des archives de Vichy qui commençaient à
être accessibles aux chercheurs. Il pensait que ses amis américains, membres de
l’association de la Légion d’Honneur à New-York, avaient aussi le droit de savoir
comment nous, les citoyens des bourgs et hameaux de France, avions participés
activement au ras du sol et en famille, à la Libération de notre territoire.

Je trouvais que Gaby en savait assez sur nous pour faire le travail lui-même. Il
trouvait que c’était à moi de m’exécuter parce que je parlais facilement l’anglais et
que Pol Roux lui, était plus doué pour l’action et la parole que pour l’écriture. J’étais
très fâchée de me sentir accablée par un devoir maquisard supplémentaire. Mais
Gaby était tenace, revenait à la charge, et me faisait comprendre que, mère toujours
au foyer, j’avais le temps alors que lui était en plein dans ses recherches médicales
sur le danger des drogues « douces ». En plus, il voulait que je lui procure un texte
prêt à l’emploi, alors que je ne sais pas dactylographier et que personne, dans mon
village, ne peut le faire en anglais. Internet, bien sur n’existait pas encore.

De guerre lasse, j’ai promis de lui rédiger de courts récits à deux voix, mêlant notre
vie quotidienne et maquisarde au passé historique et culturel de nos montagnes.
Des « histoires comme ça », avec un peu d’humour et d’imagination et le minimum
d’héroïsme guerrier, je m’aidais pour cela du rapport « so british » que nous avait
donné notre parachuté le Major Davies.

J’ai mis des mois et même des années à faire le travail car notre ami Gaby est tombé
malade sans recours. Il ne vient plus en France et est incapable de prendre en
charge quelque tâche que ce soit. Nous avons des nouvelles de lui par sa femme
Marilyn, fidèle à nos réunions d’anciens.

Mon texte à la main s’est enfoui dans mes archives personnelles. Peu à peu je l’ai
oublié, ayant eu d’autres occasions de raconter (en français !) notre vie maquisarde
et même de traduire in extenso pour la Revue du Tarn le rapport de Davies.

J’en serai restée là si Julie, l’épouse américaine de mon petit-fils Guillaume ne
m’avait proposé de taper directement l’original en anglais sur ordinateur et si mon
autre petit-fils Tristan ne m’avait fabriqué un blog sur Internet, à mon nom mais lié
au site du Maquis de Vabre, afin d’y inscrire mes historiettes « en primeur ».

Tout cela a été mis en place tambour battant, j’ai eu quelque peine à suivre le
mouvement et à produire « non-stop » l’avant-propos ci-dessus.

Voilà qui est fait. Ouf.

Odile de Rouville

Vabre (Tarn), 6 Mai 2007 – Heure indéterminée

Lire le document : Free french citizens in Vichy occupied France, by Odile de Rouville. En anglais avec avant-propos (de 2007) en français.